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Étienne, 25 ans

publié le 7 mai 2013 à 05:22 par Natacha Migneault   [ mis à jour : 7 mai 2013 à 05:31 ]
22 mai 2012: une date qui restera gravée dans ma mémoire. Ma vie a basculé en raison d’un accident de vélo. Avant cet évènement, la bicyclette était mon moyen de transport, été comme hiver. Je me rendais à l’école à 12 km de chez moi à chaque jour grâce à mon vieux Peugeot, pas solide, mais très rapide… Selon ma perception, je conduisais de manière sécuritaire: un casque, des signaux avec les mains, ralentissements aux coins de rue… seulement, j’avais une confiance aveugle envers la conduite des  automobilistes et j’aimais descendre à toute vitesse les pentes de la ville.

« ... j’avais une confiance aveugle envers la conduite des  automobilistes et j’aimais descendre à toute vitesse les pentes de la ville. »
 
Dans mon parcours quotidien, je descendais la côte de la rue Iberville à partir de Sherbrooke jusqu’à Maisonneuve. J’avais l’habitude d’attendre la lumière verte de la rue Hochelaga pour partir à toute vitesse, puisque les lumières sont synchronisées jusqu’à la rue Maisonneuve. J’atteignais facilement 50 km à l’heure, je dépassais les voitures et l’adrénaline était à son maximum. J’ai pris le même risque des centaines de fois. Pour moi, il n’y avait plus de danger; je riais des automobilistes qui dépensent des fortunes et  qui sont esclaves du trafic quotidiennement.

Ce matin-là, il pleut. Ça ne fait pas de différence pour moi, j’ai mon imperméable ainsi qu’un super Peugeot aux pneus lisses et des freins lousses… Nous sommes le mardi matin suivant le congé des Patriotes et je suis lunatique. Avec la chaussé mouillée, j’atteins probablement  une  vitesse supérieure à l’habitude, puisque arrivé à la rue Ontario, le feu est toujours rouge, une voiture attend dans la voie de droite  et un camion extra large de dix roues domine le centre !!! Oups, je m’en aperçois au dernier moment, j’essaie de freiner à deux mètres de l’arrière de l’auto, mais les freins sont trop mouillés et ne ralentissent pas mon bolide. Je frappe alors la voiture et je me retrouve en dessous du camion arrêté, mais pas pour longtemps, puisqu’il démarre au même moment. À partir de là, je ne sais pas pourquoi la roue ne m’a pas écrasé; j’ai probablement eu le réflexe de me tenir sur une paroi du véhicule. Le camion de quelques centaines de tonnes ne m’a jamais remarqué et je me suis éjecté moi-même 160 pieds plus loin. Je n’ai pas été écrasé, mais le camion a tout de même fait son œuvre.

« Grâce à mon casque, les dommages à la tête se résument à un trauma crânien léger… je n’ose pas imaginer les dégâts si je ne l’avais pas porté. »
Je suis à l’agonie, j’ai des fractures au bassin dont l’une ouverte, mes poumons sont perforés, des cotes sont cassées et j’ai une très grave hémorragie au foie. Ma vie est en danger. Les secours arrivent rapidement et m’amènent à l’Hôpital Général de Montréal où une équipe spécialisée en trauma est prête à m’opérer. Ils me sauvent la vie. Selon les médecins, trois minutes de retard auraient été de trop. De plus, grâce à mon casque, les dommages à la tête se résument à un trauma crânien léger… je n’ose pas imaginer les dégâts si je ne l’avais pas porté.

L’évènement cause un choc pour mon entourage. Cela les monopolise durant mon séjour de trois semaines aux soins intensifs, de six semaines aux soins réguliers et d’un mois en réadaptation. J’ai tellement subi d’opérations et d’interventions durant cette période que je ne peux pas les compter. D’ailleurs, je suis encore en attente d’une opération pour me rattacher les abdominaux. C’est un miracle que je me sois rétabli aussi rapidement de cet accident; quatre mois après, j’étais de retour à l’école.

Je remercie le ciel que ma colonne vertébrale ait été épargnée. Au centre de réadaptation, il y avait des jeunes devenus paraplégiques suite à des accidents beaucoup plus banals que le mien. J’étais troublé par le fait que certains devaient se stimuler la prostate pour aller aux toilettes et s’insérer un cathéter dans l’urètre pour pouvoir uriner.
« Même si on est très prudent, on ne peut pas tout prévoir; il peut toujours y avoir un automobiliste qui n’aura pas vérifié son angle mort ou qui ouvrira sa porte lorsque le cycliste est entre deux autos. »

Je n’ai toujours pas roulé en vélo à Montréal depuis l’accident. Mon hernie incisionnelle me limite dans les efforts continus. L’évènement hante mes pensées et j’éprouve de l’anxiété à l’idée de rouler dans le trafic du centre-ville. Si un jour je recommence à voyager en vélo en zone urbaine, j’utiliserai un vélo de montagne avec des freins infaillibles pour être certain de de ne pas rouler trop rapidement!

Finalement, je retiens de mon expérience que lorsqu’on prend un risque en vélo, le danger est qu’on s’habitue trop facilement à prendre le même risque et que l’on oublie alors que cela est dangereux. Peu importe que cela n’apporte jamais de conséquence, une petite seconde d’inattention peut être fatale. De plus, je suis toujours étonné en voyant qu’en 2013, certains cyclistes refusent de porter un casque ou même de posséder des freins sur leur vélo fixed gear. Même si on est très prudent, on ne peut pas tout prévoir; il peut toujours y avoir un automobiliste qui n’aura pas vérifié son angle mort ou qui ouvrira sa porte lorsque le cycliste est entre deux autos.

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