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Survivre à un accident de vélo-auto: Pierre Serré raconte

publié le 6 mai 2013 à 14:42 par Natacha Migneault
C’était par une belle journée ensoleillée de printemps. Pierre, un fonctionnaire au ministère de l'immigration de 44 ans, amoureux et père d’un garçon de trois ans, enfile son sac à dos et part travailler. Quelques kilomètres séparent sa maison de son lieu de travail. Depuis le quartier Rosemont où il réside, il met environ trente minutes à se rendre au bureau. Cette journée-
« Je me souviens de m'être demandé si je devais rentrer vers l'intérieur ou l'extérieur de la porte pour adoucir le choc »
là, il emprunte, comme à son habitude, la rue Molson en direction de la rue Rachel vers le centre-ville. La rue est mal faite, les voitures stationnées laissent peu d'espace pour le passage des cyclistes qui roulent sur le bas-côté pour ne pas empiéter sur la chaussée. Puis, une porte de voiture s’ouvre devant lui sans qu’il puisse réagir à temps. « Je me souviens de m’être demandé si je devais rentrer vers l'intérieur ou l'extérieur de la porte pour adoucir le choc ». Mais avant qu'il ne puisse répondre à la question, son corps est propulsé jusque dans l'autre voie. Puis, une voiture lui passe sur le corps.

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À son réveil après cinq semaines de coma provoqué, Pierre met du temps avant de recouvrer pleine conscience. Il patauge plutôt dans un « délirium des soins intensifs ». « Peur des infirmières, des médecins... Les gens comme moi qui ont énormément de douleurs développent ce trouble paranoïaque ». Parmi la longue liste de blessures (organes internes, côtes, vertèbres, genou, chevilles, épaule gauche, bassin...), trois d’entre elles sont mortelles, celles au sacrum, au ventre, ainsi que l'aorte rompue. Les principaux organes internes ne fonctionnent plus, les médecins le mettent sur respirateur artificiel.... « Dix ou vingt ans auparavant, avec les techniques qu'ils avaient, je ne serais plus de ce monde », constate-t-il.

Son séjour à l’hôpital s’étire sur quatre mois et demi. « J'étais comme délivré de mon corps. Il ne m'appartenait plus. J'étais couché et je n'avais à me soucier de rien, on me lavait, j'étais nourri par intraveineuses... Puis, les inquiétudes commencent à arriver. Je commence à comprendre mes limitations. » Les orteils de son pied droit ne bougent plus. S'asseoir pour la première fois est une montagne. Il doit réapprendre à marcher... S’ensuit un séjour de cinq autres mois dans un institut de réadaptation. C’est presque une année entière de sa vie, perdue.

Cette vie qu’il retrouve n’est plus la même. Sa conjointe l’a quitté alors qu’il soignait ses nombreuses plaies à l’hôpital. Il n'arrive pas à s'occuper de son fils comme il le voudrait. Le brillant docteur en sciences politiques ne peut plus travailler. Maintenant en couple avec une nouvelle femme, il n'arrive plus à être l'amant qu'il a été. Le sportif qu'il était peut toujours marcher et nager, mais il ne peut plus jouer au hockey, enfourcher un vélo ou faire de longs trajets en voiture...

C’était il y a cinq ans. En mars, Pierre a subi une 14e opération. Une 15e et dernière opération - parmi les plus douloureuses - viendra, l’espère-t-il, l’aider à vivre mieux. Suivra une autre année de convalescence…

À l'occasion du Tour du silence de Montréal, Pierre souhaite lancer un message de prudence aux usagers de la route. « Les cyclistes ont tendance à se croire invulnérables. Ils ont cette pensée magique que rien ne va leur arriver, qu'une voiture n'est pas dure, lourde et menaçante... Or, il faut garder à l'esprit qu'il peut toujours y avoir une porte qui nous attend quelque part. »

Pierre Serré estime que certaines artères montréalaises ne devraient pas être fréquentées par les cyclistes: «les endroits avec des trous épouvantables, les rues où il n'y a pas de place pour passer avec les autos, les principales artères rapides et achalandées.» Il rappelle qu'il vaut mieux être prudent pour dix et y aller plus tranquillement, quitte à arriver un peu plus tard...

« Si j'avais un seul message à transmettre, j'essaierais de faire prendre conscience aux cyclistes l'ampleur des dévastations que ça amène. Y compris le stress que ça pose sur la famille. Mon petit garçon qui a vécu cauchemars par dessus cauchemars et reste aujourd’hui encore angoissé..., mon ex-conjointe qui n'a pas été capable de supporter la pression. Et j'essaierais de faire comprendre aux automobilistes qu'ils ne sont pas dans une relation d'égal à égal. Ils sont immensément plus puissants que les vélos », signale-t-il enfin.